Matthieu Cisel : « Nous voulons réinventer l’enseignement à l’ère du numérique » | Prisme à Idées

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Matthieu Cisel : « Nous voulons réinventer l’enseignement à l’ère du numérique »

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Apprendre une langue par soi-même, avant un voyage par exemple, est loin d’être à la portée de tous. Cependant l’explosion d’Internet rend accessible d’innombrables connaissances au grand public. De plus, de nouveaux outils d’apprentissage  sont nés sur la Toile au cours des dernières années. Une formation autodidacte rapide est-elle dès lors possible dans de multiples domaines ? Je remonte la rue Mouffetard dans le Vème arrondissement de Paris, à la rencontre de Matthieu Cisel, auprès duquel j’espère trouver des réponses à ma question. Ce dernier développe Skillwiki, un projet d’apprentissage de langues et de sciences en ligne sur un système de tutorat hybride, à la fois humain et basé sur une intelligence artificielle. 

Intéressé par les sciences et plus particulièrement par la biologie, Matthieu commence son parcours post-baccalauréat par une classe préparatoire BCPST-Véto (Biologie, Chimie, Physique et Sciences de la Terre) au Lycée Henri IV. Il intègre ensuite l’Ecole Normale Supérieure de Cachan (ENS Cachan). Il se passionne alors pour l’écologie à laquelle il consacre un master et deux ans de recherche. « J’ai effectué plusieurs stages en recherche, à chaque fois sur le thème du changement climatique. J’ai été notamment au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris et en Inde » me raconte-t-il. Mais peu à peu il se détache des idéaux qu’il se faisait de la recherche : « Je me suis rendu compte, par mes stages, que j’avais peu d’impact sur l’environnement. Je me sentais impuissant par rapport au changement climatique et à l’érosion de la biodiversité. Or je suis plutôt quelqu’un qui aime faire bouger les choses » me confie-t-il.

Aventurier, il part voyager autour du Monde durant un an. Et c’est pendant ses traversées de l’Amérique du Sud et de l’Asie qu’il réalise qu’être anglophone ne suffit pas : « Dans ces pays-là, notamment dans les villages, il était parfois difficile de se faire comprendre. Les autochtones ne parlaient pas toujours anglais. Je me rappelle surtout de la Bolivie et du Cambodge où communiquer était tout sauf simple ! Je me suis dit qu’il serait super d’avoir un outil pour apprendre facilement les bases d’une langue avant de partir en voyage.» Mais c’est ensuite Mathieu Moslonka-Lefèbvre, président du Prisme à Idées, qui lui donne l’idée du projet Skillwiki : « Mathieu est quelqu’un qui m’a beaucoup influencé. Sa réussite avec le Prisme m’a beaucoup motivé. Cela m’a prouvé qu’avec un peu de volonté on peut monter des projets fantastiques. »

Son master achevé, Matthieu Cisel se détourne totalement de l’écologie. Il prend de nouveau une année sabbatique afin de développer son nouvel outil d’enseignement en ligne: « Avec Skillwiki, nous voulons réinventer l’enseignement à l’ère du numérique. Nous souhaitons mettre à la disposition du grand public les outils nécessaires à un apprentissage rapide dans de nombreux domaines. Nous avons commencé par les langues.» De tels outils existent-ils déjà ? « Pour les langues il y a deux types de sites : ceux reposant sur le social learning et ceux se basant sur l’enseignement programmé. »

Le social learning ? C’est l’utilisation d’outils de partage dans une optique d’entraide, de collaboration : « Des sites comme Livemocha ou Busuu sont basés sur ce système. Chaque utilisateur peut apprendre mais aussi enseigner aux autres en tant que tuteur. Ils fonctionnent un peu à la manière d’un Facebook –demande d’ami, chat, e-mails-dédié à l’enseignement. On gagne des points lorsqu’on est tuteur, qu’on peut ensuite réinvestir pour progresser soi-même dans une langue donnée. Pour créer Skillwiki j’ai d’abord bien exploré ce qui se fait déjà. Quand on est entrepreneur il faut bien connaître ses concurrents.»

Quant à l’enseignement programmé, il consiste en une pédagogie cybernétique. Cette méthode s’appuie sur le potentiel des ordinateurs et des cours interactifs en ligne afin de favoriser le processus de mémorisation. C’est une sorte de forme évoluée de système de gestion de l’apprentissage, le site Memrise est l’un des meilleurs exemples. « Il a été fondé par Ed Cooke, écrivain et grand champion en mémorisation, et par Greg Detre, neurobiologiste de Princeton et spécialiste de la mémoire. Il contient de nombreux cours de vocabulaire postés par les utilisateurs. Lorsque l’on se trompe l’ordinateur nous corrige et on sait pour chaque mot où se situe notre degré de mémorisation du mot. Des moyens mnémotechniques, c’est-à-dire de mémorisation par association d’idées, aident aussi à un apprentissage rapide. Le site est très bien pour certaines langues mais moins fourni pour d’autres. Son point faible est qu’il se base essentiellement sur des associations élémentaires, il n’y a donc pas vraiment de cours de grammaire. Nous voulons aller plus loin.»

Mais alors, en quoi Skillwiki est-il novateur ? « Notre principale innovation est la combinaison les concepts d’enseignement programmé et de social learning, afin de rendre l’apprentissage vraiment efficace. Contrairement à Memrise nous construisons une base de données unique pour les langues et voulons adapter le principe de l’enseignement programmé pour la grammaire. On ne travaille d’ailleurs qu’avec des natifs sur une dizaine de langues –anglais, espagnol, français, chinois, arabe… Nous voulons intégrer du son et les différents accents propres à chaque langue.» Matthieu est ambitieux et voit un autre but à son projet : « Je pense l’utiliser pour aider à la sauvegarde des langues anciennes –latin, sumérien, araméen- et à celles en danger –comme le breton. Nous voulons le site ludique et je suis sûr que ça pourra devenir amusant d’apprendre par exemple le cherokee en quelques clics ! »

Le projet est une collaboration entre des étudiants bénévoles de l’association Nambatu, et différents acteurs du monde de la pédagogie numérique. Car au delà des langues, le projet Skillwiki porte sur l’apprentissage en général, l’objectif est de réfléchir aux modalités de partage des connaissance et des compétences en général. C’est d’ailleurs le thème de la thèse de Matthieu, qu’il vient de débuter à l’ENS de Cachan, sur le thème de l’évaluation au sein des Massive Open Online Courses (MOOC), ces cours en ligne qui nous viennent des Etats-Unis et qui sont en passe de révolutionner l’enseignement supérieur. « L’idée est de former rigoureusement les jeunes à la démarche scientifique et à la gestion de projet à travers des MOOC. Il sera possible d’apprendre à faire des plans expérimentaux, gérer des expériences compliquées, d’apprendre les notions de statistiques indispensables à la biologie… Ces MOOC, s’ils voient le jour seront une aide précieuse pour les stagiaires ou doctorants qui cherchent à monter des expériences.»

Se lancer dans un tel projet n’est pas simple. Matthieu conseille à toute personne désirant entreprendre de ne pas s’isoler : « Il est très important de collaborer et de s’entourer des bonnes personnes ». Quant à son modèle d’interdisciplinarité, Matthieu admire François Taddéi : « Ingénieur, il devient généticien et directeur du Centre de recherche interdisciplinaire (CRI). Il promeut l’innovation dans l’éducation, notamment par les nouvelles technologies. Le CRI rassemble des professionnels et étudiants de tous horizons intéressés par l’éducation, ce qui crée un vivier particulièrement stimulant pour les porteurs de projets. » me confie-t-il.

L’enseignement en ligne, qui était encore marginal il y a quelques années, connaît un renouveau avec le développement du web 2.0. Matthieu Cisel, avec son projet Skillwiki, cherche à innover dans l’apprentissage en ligne des langues et des sciences en général. Et si l’expérience s’avère concluante, il pourrait participer à la révolution en cours dans le domaine de l’enseignement en ligne.

 

Nos innovateurs ont chacun un endroit qu’ils affectionnent particulièrement, en lien avec leur histoire personnelle et professionnelle. Matthieu nous présente ici son lieu favori et nous explique les raisons de son choix:

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  1. Gayané Adourian : « J’aime raconter les processus et les gens qui se cachent derrière chaque projet. » | Prisme à Idées le 21 mars 2013 à 19 h 43 min

    […] directeur du CRI et décidément très admiré par les innovateurs que j’ai pu croiser – dont Matthieu Cisel, NDLR. « Ce que j’aime particulièrement chez François Taddéi, c’est sa capacité à […]

  2. MOOC : les projets d’académies numériques | La révolution MOOC le 30 décembre 2013 à 13 h 22 min

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  3. Dans la continuité des MOOC : pourquoi pas des académies numériques ? | La révolution MOOC le 30 décembre 2013 à 13 h 33 min

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  4. Les innovateurs du Prisme : ce qu’ils nous apprennent sur l’orientation et l’interdisciplinarité | Prisme à Idées le 17 février 2014 à 0 h 45 min

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  5. Marc le 24 octobre 2015 à 23 h 16 min

    Je suis désolé mais je suis pas d’accord… apprendre une langue par soi meme est a la portée de plus de gens qu’on le pense…

    j’ai trouvé ce site qui discute ce sujet, il est pas mal: http://www.learnlanguagesonyourown.com/accueil.html

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