Mathieu Moslonka-Lefebvre: «La santé publique au prisme des réseaux» | Prisme à Idées

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Mathieu Moslonka-Lefebvre: «La santé publique au prisme des réseaux»

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Les réseaux, ou ensembles interconnectés, sont des systèmes complexes que l’on retrouve dans de nombreux domaines : informatique (réseaux peer-to-peer), sociologie (réseaux sociaux), transports (réseaux aériens), écologie (réseaux trophiques)… Je rejoins aujourd’hui Mathieu Moslonka-Lefebvre près de la Gare du Nord. Spécialisé dans la modélisation des réseaux, Mathieu est par ailleurs le cofondateur et président de l'association Le Prisme à Idées. Doctorant en épidémiologie économique des réseaux, il me raconte son parcours et revient sur la genèse du Prisme.

(CC) Pierre Maraval-Série Portraits 1000 Chercheurs

Dès le lycée, Mathieu est attiré par l’international. A cette époque, il choisit d’intégrer une classe européenne (anglais-allemand), un point qui sera important pour la suite de sa carrière. Son baccalauréat scientifique en poche, il quitte sa région lilloise natale pour effectuer les classes préparatoires BCPST (Biologie, Chimie, Physique et Sciences de la Terre) du Lycée Henri IV à Paris. Cette formation lui permet de rejoindre l’Ecole Normale Supérieure de Cachan (ENS Cachan) en 2006, dans la section Biochimie. Mais l'expérimentation en laboratoire ne lui convient guère: « J’étais trop impatient ! » me confie-t-il. Après une Maîtrise en sciences du végétal à l’Université de Paris Sud 11, c’est lors d’un stage Erasmus à l’Imperial College de Londres que Mathieu découvre ce qui deviendra son domaine de recherche actuel : l’épidémiologie des réseaux. « Ce fut un stage très important pour la suite de mon parcours. Je m’intéressais à la modélisation des échanges de plantes entre pépinières à grande échelle. J’essayais de comprendre comment l’architecture de tels réseaux commerciaux influence la propagation de maladies contagieuses. »

Sa dernière année à l'ENS lui offre l’opportunité d’effectuer deux stages de cinq mois chacun. « Je suis d’abord parti à la Direction de l’Environnement de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE) à Paris. Au sein d'une équipe interdisciplinaire (juristes, toxicologues, économistes, managers…), je participais à la coordination de l’évaluation des risques potentiels liés aux nanomatériaux manufacturés . Tout l'enjeu de ce programme consistait à répartir les tests de nombreuses classes de nanomatériaux entre différents groupes de pays pour garantir un haut niveau de sécurité sanitaire et environnementale, et ce à un moindre coût. » Durant ce stage Mathieu prend conscience de son intérêt pour les politiques publiques de gestion des risques. Son deuxième stage lui permet d'étoffer sa curiosité pour l’épidémiologie des réseaux : « J’étais en Suisse, dans l’Equipe de Biologie Théorique de l'Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich. Je modélisais la propagation des Infections Sexuellement Transmissibles (IST) sur des réseaux de contacts sexuels. Certains modèles de physique statistique prédisent qu'il est préférable de concentrer les ressources de santé publique sur les « nœuds hyperconnectés » ou « hubs » – en l'occurrence les personnes qui ont beaucoup de partenaires sexuels – pour limiter la propagation d’une IST. A l'inverse, j’ai montré qu’il valait mieux privilégier une campagne de prévention globale, telle des spots télé à large échelle. Ce résultat découle de mon modèle de réseaux sexuels pondérés sur la base d'hypothèses biologiques réalistes » me raconte Mathieu.

Son intérêt pour l'analyse des risques le pousse ensuite à intégrer le Corps des Ingénieurs du Génie Rural, des Eaux et des Forêts (IGREF), devenu aujourd'hui le Corps des Ingénieurs des Ponts, des Eaux et des Forêts (IPEF). Les IPEF constituent un grand Corps technique de l'Etat spécialisé dans les politiques publiques scientifiques et techniques. «Depuis l'OCDE, je souhaitais m'orienter vers l’expertise publique dans l'évaluation et la gestion des risques sanitaires et environnementaux. Si l'évaluation des risques s'apparente à la recherche, la gestion des risques, c’est plus de la politique. On cherche par exemple à atténuer les impacts d’une catastrophe, à déployer au mieux des ressources limitées en un temps limité… Cet aspect « politique publique » a été déterminant dans mon choix d'intégrer le Corps. » Après son intégration, Mathieu suit un cursus d'ingénieur à l’Ecole Nationale du Génie Rural, des Eaux et des Forêts (ENGREF), école interne d’AgroParisTech. Il effectue en parallèle un Master of Philosophy (MPhil) à l'Université de Cambridge en Angleterre pour s'initier au couplage entre approches économiques et épidémiologiques. « Historiquement, l’épidémiologie économique s’est développée pour améliorer la mise en place de politiques publiques de gestion de risques et en optimiser les coûts. » Cette approche interdisciplinaire encore peu répandue est l'une des spécialités du Groupe d’Epidémiologie et de Modélisation où Mathieu a effectué son MPhil.

Dans l'objectif de devenir expert international, Mathieu réalise aujourd'hui une thèse entre la France et l'Angleterre dans un domaine à la croisée des disciplines : l’épidémiologie économique des réseaux. « Dans le cadre de ma thèse, j'appréhende la santé publique au prisme des réseaux commerciaux » résume-t-il. Côté anglais, Mathieu poursuit la collaboration initiée dans le cadre de son MPhil. Côté français, où il passe dorénavant l'essentiel de son temps, Mathieu effectue ses recherches au sein de l’Unité Mathématiques et Informatique Appliquées de l’INRA de Jouy-en-Josas (MIAJ). Par sa capacité à décrire le monde de façon simplifiée et unifiée, la formalisation mathém

atique constitue une clé pour mener à bien un projet interdisciplinaire. « De nombreux marchés, réels ou virtuels, véhiculent des agents infectieux par le biais de contacts entre agents économiques. Ces contacts sont modélisables par des réseaux commerciaux. L'objectif de ma thèse consiste à mieux appréhender l’impact du comportement des acteurs économiques sur la dynamique conjointe de l’infection et du marché. » Il est intéressant de noter qu’un réseau présente une structure dynamique qui évolue en réponse à son environnement. « Il faut prendre en compte la rétroaction de différents facteurs sur le système. La connaissance d'informations sur le pathogène change ainsi le comportement des acteurs vis-à-vis de ce dernier, ce qui modifie en retour sa propagation et notre capacité à le contrôler. Un exemple bien connu en santé publique est l'aléa moral, où les individus tendent à augmenter leur prise de risque en cas de protection partielle. Par exemple, si un vaccin faiblement efficace contre le VIH était rendu public, l'augmentation des comportements à risque pourrait paradoxalement accroître la progression du virus dans la population… ».

Avant de recommander une bière, je questionne Mathieu sur les personnes qui ont influencé ses choix d'orientation. «Au lycée, alors élève de première S peu porté sur les études, je discutais souvent avec un étudiant en philosophie. Pour financer ses études et préparer son Capes , il avait pris un job de surveillant. A force de débattre avec les élèves lors des pauses, il a fini par lancer un club de philosophie avec l'accord du proviseur. Nos séances ont été pour moi une révélation. On a par exemple commenté des passages de « La République ». La lecture de Platon a éveillé en moi un intérêt pour les mathématiques, la politique et plus généralement pour le savoir lui-même. Du jour au lendemain, je suis devenu excellent élève et j'ai même décroché un 20 au bac philo ! Avec le recul, je me dis que je dois une large part de ma réussite à cet étudiant. »

L’interdisciplinarité, cette intégration de différentes disciplines, est un art qu’affectionne particulièrement Mathieu. Elle est au cœur de sa thèse, à l’interface des mathématiques, de l’économie, de l’épidémiologie, ou encore des politiques publiques. L’interdisciplinarité est aussi l’une des lignes directrices du Prisme à Idées. Le Prisme est une association qui met en avant les jeunes talents de la science et de l’innovation autour de différents supports. La revue papier paraît chaque année. Elle offre à de jeunes scientifiques la possibilité d’y publier leurs travaux sous forme vulgarisée, dans des conditions proches d’une revue scientifique professionnelle. Un comité d’experts évalue l’article avant publication. Chaque numéro s’articule autour d’un thème transversal : les risques, les réseaux, l'écologie urbaine… « Nous avons toujours voulu mettre en avant l’interdisciplinarité au Prisme » me raconte Mathieu. Le magazine online, lui, reprend des articles de la revue, mais laisse aussi la porte ouverte à d’autres contenus : actualités, articles de sciences, portraits

A l'image de nos verres vides, l'interview touche bientôt à sa fin. J'en profite pour interroger Mathieu sur les débuts du Prisme. C’est en 2007 que Mathieu et Cyrielle Barbot , amis de promo à l’ENS, créent le journal : « L’idée initiale était de permettre à de jeunes scientifiques de s’exprimer dans un cadre inter-écoles et de connaître une première expérience de publication. De nombreuses gazettes sont éditées par les étudiants, mais elles prennent souvent pour seule cible leur fac ou école d'origine. » D’autres camarades de promo, rencontrés à l’ENS ou en prépa, rejoignent alors le Prisme, qui est d’abord un projet de « copains »: Marine Krzisch (ENS Cachan), Florent Meyniel (ENS Paris), Clément Fabbri (ESPCI Paris Tech), Edouard Kleinpeter (ISCC du CNRS)… Dès 2010, les activités du Prisme se diversifient avec l’arrivée de Marine Soichot (ENS Cachan). Elle créé Prisme de Tête , qui donne à voir les analyses des sciences sociales et humaines sur les sciences dures. Depuis 2008, quatre numéros de la revue papier du Prisme à Idées ont été publiés et présentés lors de grandes soirées-débats faisant intervenir des personnalités – comme la mathématicienne Nicole El Karoui en 2012. En cette année 2013, le Prisme se renouvelle, passant la main à une nouvelle équipe. Cette dernière, d'ores et déjà sur le pied de guerre, participe à l'édition de deux numéros à paraître : l'un sur les échelles de la science, l'autre sur la santé publique.

Innovateur cosmopolite, Mathieu affiche, à seulement 27 ans, un parcours qui impressionne. Passionné par l’épidémiologie des réseaux et les politiques publiques, Mathieu se verrait bien poursuivre une carrière dans l’expertise internationale. Quant au journal qu’il a contribué à créer, Le Prisme à Idées, il aura permis de faire mettre en avant de jeunes scientifiques tout en enrichissant les réflexions sur la notion d'interdisciplinarité. En passant la main dans les prochains mois, Mathieu laissera un bel héritage à la nouvelle équipe du Prisme.

Nos innovateurs ont chacun un endroit qu'ils affectionnent particulièrement, en lien avec leur histoire personnelle et professionnelle. Mathieu nous présente ici son lieu favori et nous explique les raisons de son choix:

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