Cartographie d’innovateurs: ce qu’ils nous apprennent sur l’orientation et l’interdisciplinarité | Prisme à Idées

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Cartographie d’innovateurs: ce qu’ils nous apprennent sur l’orientation et l’interdisciplinarité

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Découvrir le biohacking,  faire débattre un informaticien et une sociologue des techniques autour de la complexité, questionner les fondateurs de sites web innovants … C’est entre autres ce que m’a permis ma mission doctorale au Prisme à Idées. Nous sommes en décembre 2011 lorsque je réalise ma première interview. Assis à une table d’un café dans le 13ème arrondissement de Paris, Edouard Kleinpeter revient sur son parcours, original et « buissonnant ». Edouard débute par une école d’ingénieurs, poursuit par une école de journalisme, un master en philosophie des sciences avant de terminer son cursus par une thèse de philosophie de la médiation scientifique ! Désormais ingénieur de recherche à l’Institut des Sciences de Communication du CNRS (ISCC), il nous montre qu’il existe toujours des passerelles entre différents métiers. L’originalité de son parcours m’a frappé, mais je n’étais pas au bout de mes surprises grâce aux rencontres qui m’attendaient encore de par ma mission doctorale. Qu’est-ce qu’une mission doctorale ? Depuis quelques années il est possible de réaliser, en tant qu’activité complémentaire au doctorat, des missions de médiation scientifique, de valorisation, de vulgarisation pour une Université.

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Edouard Kleinpeter, ingénieur de recherche à l’ISCC (CC Gayané Adourian)

Revenons quelques mois en arrière : alors en 1ère  année de thèse de biologie, je découvre par hasard une proposition de mission doctorale de journalisme scientifique, financée par l’Université Paris Sud, au Prisme à Idées. Le Prisme est une association qui fait paraître chaque année une revue éponyme qui vulgarise les travaux de jeunes scientifiques autour de grands thèmes interdisciplinaires : écologie urbaine, risques, réseaux… Après entretien avec son président et co-fondateur Mathieu Moslonka-Lefebvre, je suis sélectionné pour réaliser une série de portraits de jeunes innovateurs cartographiés en Ile-de-France. Ces derniers,  dans un monde où de nombreux métiers poussent à l’hyperspécialisation, ont choisi une voie alternative. Ils se positionnent au carrefour de différents domaines : art/science, science/politique, science/science…  Riche en rencontres, ce projet m’a fait également découvrir de nombreux lieux. Chaque portrait,  publié sous forme écrite sur le site du Prisme, s’accompagne en effet d’une courte vidéo réalisée dans le lieu favori de l’interviewé. On note d’ailleurs une forte attirance des interviewés pour le  centre de Paris et le Quartier Latin-notamment le Jardin des Plantes.

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Les innovateurs placés selon leurs lieux favoris en Ile-de-France, le Jardin des Plantes est bien représenté !

Durant cette mission, j’ai rencontré des profils originaux et aux parcours incroyables, comme Thomas Landrain. Doctorant en biologie synthétique, Thomas a créé la Paillasse, premier laboratoire de biologie ouvert en France, lieu dédié au « biohacking ».  Thomas permet ainsi à tout citoyen d’expérimenter la biologie moléculaire, le génie génétique, la microbiologie… Dans cet espace installé dans une usine abandonnée, j’ai découvert des projets innovants comme un stylo bioréacteur ou des objets fabriqués à l’aide de cellulose produite par des bactéries. Quant à Pierre Kerner, maître de conférences à Paris 7, il m’a fait découvrir sa plate-forme de blogs BDs Science : Stripscience. A l’interface science/médiation, Pierre se trouve aussi à un autre carrefour : celui de l’art et de la science. A cette interface j’ai pu rencontrer deux profils intéressants : Laura Acquaviva, graphiste, et Aurélie Bordenave, illustratrice scientifique. Selon Laura la science et l’art sont parfois très proches : « Quand je vois une équation mathématique, pour moi c’est en soi comme un tableau, une œuvre d’art ». Elle pense aussi que tous les domaines ont des points communs. « Art et science se ressemblent dans la manière de travailler, de réfléchir qui est très similaire.» Graphiste et illustratrice sont d’ailleurs deux métiers très différents. Tandis qu’Aurélie a besoin de connaissances précises pour illustrer un texte ou créer un schéma, pour Laura, sans formation scientifique, « le côté abstrait de la science l’aide à créer. » J’ai également rencontré d’autres profils incroyables : Ambroise Pascal à l’interface science/politique, Vincent Bansaye à l’interface science/science… Je m’arrêterai là et vous invite à découvrir l’ensemble de ces innovateurs sur la carte du Prisme. Ces portraits auront été pour moi une expérience très enrichissante. J’ai beaucoup appris au niveau journalistique et scientifique mais pas seulement.

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Thomas Landrain en train d’expérimenter à La Paillasse (CC Nicolas Six)

Il est intéressant de noter que ces parcours ont de nombreux points communs. Ils sont originaux, non linéaires, « buissonnants ». C’est le cas d’Edouard Kleinpeter mais je pourrais aussi citer Nicolas Loubet. Co-fondateur de l’agence de communication Umaps et du réseau Knowtex, son parcours est loin d’être commun. S’intéressant de prime abord à la recherche, il se rend compte qu’il est plutôt un généraliste et se dirige vers la communication des sciences. Son parcours l’amènera à s’intéresser ensuite à la communication numérique et finalement aux réseaux numériques.

Nicolas n’était pas attiré par le côté « ultra-spécialisé » de la recherche. Cela peut avoir un côté frustrant de se focaliser sur un sujet très précis alors que l’actualité de la science est si vaste…Comme lui, d’autres profils que j’ai rencontrés ont connu une « rupture » avec la recherche. Jérémy Alonso, ingénieur chez Safege, s’est lui rendu compte qu’il était davantage « un amoureux des sciences que de la recherche ». En effet comme me l’a fait remarquer Jean-Marc Galan, chercheur en biologie cellulaire reconverti dans des activités de médiation scientifique : «Science et recherche sont deux choses différentes. Etre chercheur se rapproche souvent d’une activité d’entrepreneur. Il y a des questions d’argent, de notoriété, de ressources humaines à gérer. Je me suis rendu compte au fil du temps que je m’intéressais plus à la science qu’à la recherche. »

Ces rencontres m’ont aussi beaucoup appris sur l’orientation vers un métier donné. Il n’est pas toujours évident de faire le bon choix de carrière. Chez ces innovateurs, il y a souvent un facteur clé dans leur orientation. Pour Matthieu Cisel, ce sont des voyages en Amérique Latine et en Asie qui lui ont fait prendre conscience d’une nécessité de création d’un outil d’apprentissage de langues en ligne. Pour notre graphiste Laura c’est aussi un voyage, à New York, qui lui a ouvert l’esprit.  «Mon projet de carnet de voyage à New York a été la base de toute ma pensée créative » me confiait-elle.

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Laura Acquaviva, graphiste

Mes interviewés ont bien sûr tous une curiosité, une attirance au départ vers leur discipline mais c’est souvent une rencontre déterminante, ainsi que des opportunités, qui ont modelé leur parcours. Mon propre cursus a été lui-même influencé par une rencontre. Alors en Terminale S, j’avais un professeur de SVT très intéressant qui m’a motivé à me lancer dans des études de biologie. Malgré un intérêt de toujours pour les sciences, il n’est pas dit que je me serais lancé dans cette voie. Un an plus tôt, je voulais devenir professeur de mathématiques… La réussite de Mathieu Moslonka-Lefebvre, elle, a été influencée par une rencontre au lycée avec un surveillant alors étudiant en philosophie. « Il avait lancé un club de philosophie. Nos séances ont été pour moi une révélation. La lecture de Platon a éveillé en moi un intérêt pour les mathématiques, la politique et plus généralement pour le savoir lui-même. Du jour au lendemain, je suis devenu excellent élève et j’ai même décroché un 20 au bac philo ! Avec le recul, je me dis que je dois une large part de ma réussite à cet étudiant » me confiait-il.

Les rencontres, facteur-clé de l’orientation ? Elles le sont pour Jérémy Alonso, influencé par ses professeurs. Pour lui il faut aussi être tenace, et ne pas hésiter à rencontrer les gens pour se faire une idée de son futur métier. Selon Edouard Kleinpeter: « Les hasards de la vie peuvent surprendre et nous éloignent parfois de nos vocations d’origine. Il faut se fermer le moins de portes possibles, il existe toujours des passerelles ». Les rencontres sont aussi déterminantes pour l’entreprenariat. Pour Virginie Simon, co-fondatrice du réseau MyScienceWork, « bien choisir ses associés » est le point critique et la clé de la réussite d’une startup. Nicolas Loubet pense de même, lui qui a fondé Umaps avec trois amis du lycée : « Sans eux, rien n’aurait été possible. Développer une super équipe, bien choisir ses associés, c’est déterminant… et difficile. » On le voit donc, le choix d’un futur métier, au-delà des intérêts personnels, est aussi modelé par les rencontres, les opportunités ou encore les voyages…

Nicolas Loubet, co-fondateur de Knowtex

Les parcours de ces innovateurs sont tous interdisciplinaires. S’ils devaient incarner l’interdisciplinarité dans une personne, quelle serait-elle ? Nombre d’entre eux m’ont cité Leonard de Vinci, ingénieur et artiste polyvalent. « Léonard de Vinci, c’est quelqu’un qui n’avait pas peur de toucher à tout » me disait Thomas Landrain. L’interdisciplinarité et le fait de ne pas craindre d’aller vers l’inconnu sont d’ailleurs deux des clefs de la réussite du parcours de Thomas. « Pour réussir je pense qu’il faut avoir du culot, ne pas hésiter, sortir au besoin de son champ disciplinaire et voyager. C’est cet état d’esprit qui m’a permis d’en arriver là aujourd’hui » me confiait-il. Comme exemple plus récent, plusieurs interviewés admirent François Taddéi. «  Ingénieur, il devient généticien et directeur du Centre de recherche interdisciplinaire (CRI). Il promeut l’innovation dans l’éducation, notamment par les nouvelles technologies. Le CRI rassemble des professionnels et étudiants de tous horizons intéressés par l’éducation, ce qui crée un vivier particulièrement stimulant pour les porteurs de projets. » me racontait Matthieu Cisel. Il est également un modèle pour Gayané Adourian, fondatrice de l’agence de couverture numérique d’événements Ondine et manager chez Knowtex : « Ce que j’aime particulièrement chez François Taddéi, c’est sa capacité à ouvrir des possibles, qui va dans le sens de sa réflexion sur l’innovation dans l’éducation. Le fait d’avoir imaginé le CRI comme un espace interdisciplinaire et ouvert fait graviter autour de lui un écosystème de gens « hors-cadre » qui est très riche ».

Riche en échanges et en découvertes, ma mission au Prisme a été une expérience extraordinaire. Au-delà des rencontres avec des personnes incroyables, cette série de portraits m’a aussi beaucoup appris sur l’orientation et l’interdisciplinarité. Pour moi l’interdisciplinarité, c’était avant tout l’art de faire collaborer des personnes provenant de différentes disciplines. A l’issue de cette série de portraits, je suis à même d’en donner ma propre définition. Pour moi l’interdisciplinarité c’est aussi désormais la diversité, une capacité d’adaptation à travailler dans des domaines différents du sien, mais également un art qui permet la naissance de nombreuses innovations. Et pour vous, c’est quoi l’interdisciplinarité ?

Jérémie Kropp


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