Edouard Kleinpeter: « Le Monde n’est pas discipliné ! » | Prisme à Idées

L'interdisciplinarité dans la recherche et l'innovation : médias, réseaux, événements".

Edouard Kleinpeter: « Le Monde n’est pas discipliné ! »

1 commentaire

L’interdisciplinarité, cet art de faire travailler ensemble des personnes issues de différents domaines, est au cœur du métier mais aussi du parcours d’Edouard Kleinpeter, ingénieur de recherche à l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC) et rédacteur en chef de la revue Le Prisme à Idées.

Je me dirige vers la Bibliothèque François Mitterrand, lieu de rendez-vous avec Edouard. Le vent est fort et me fait front, et c’est par rafales que mon chapeau s’envole dans le ciel sombre avant de me revenir. La trajectoire qu’il prend est sinueuse, tortueuse, et imprévisible, comme le parcours d’Edouard, qui est loin d’être classique. Je le retrouve au ‘Café Bibliothèque’, et quand je lui demande ce qu’il conseillerait à des jeunes voulant se lancer dans la même voie, il me répond avec un sourire: « Je ne sais que dire à quelqu’un voulant suivre mon parcours, qui est à part ! Je dirais juste qu’il faut se fermer le moins de portes possibles car il existe toujours des passerelles. Le choix d’un futur métier se fait beaucoup sur  un mélange d’opportunités et de rencontres ».

Oui, les hasards de la vie peuvent nous surprendre et nous éloignent parfois de nos vocations d’origine. Tranquillement assis autour d’un café, Edouard commence à me raconter son parcours. Après un bac scientifique et une classe prépa Maths-Physique, il veut devenir chercheur et s’oriente vers l’Ecole Nationale Supérieure de Physique de Grenoble (ENSPG, aujourd’hui Phelma), une « école d’ingénieurs qui formait essentiellement des chercheurs ».

Il commence alors à s’intéresser à la vulgarisation et la communication scientifique : « on menait des actions de vulgarisation pour des enfants de primaire et de maternelle dans le cadre du projet “Main à la Pâte”. Réussir à capter plus de quelques minutes de l’attention des tout petits est déjà une gageure et l’exercice fut enrichissant à plus d’un titre. Bon, on ne peut pas non plus faire de la physique quantique avec  eux. Quoique ! » plaisante-t-il. « En tout cas, cela m’a donné envie de continuer ».

Une fois son diplôme d’ingénieur obtenu, son orientation prend alors un premier tournant et il intègre l’ESJ Lille qui possède une filère « Journaliste et scientifique ». Son nouveau diplôme en poche, il travaille presque un an dans un hebdomadaire régional de l’Oise, puis devient pigiste pour des journaux à Paris, dont « Science et Vie », et ce n’est pas pour lui déplaire ! « Je pouvais alors gérer mon temps libre et mon temps de travail comme je l’entendais. Or, j’avais suivi des cours d’histoire, philosophie et sociologie des sciences à l’Université de Lille qui m’avaient littéralement passionné car ils résonnaient avec un certain nombre de questions que je me posais sur la pratique de la science puis, partant, du journalisme scientifique.  Je me suis donc inscrit au master de Logique, philosophie, histoire et sociologie des sciences (LOPHISS) pour poursuivre cette réflexion».

Dans la foulée, il entame une thèse sur la philosophie de la médiation scientifique, sous la direction de Jacques Dubucs. C’est alors qu’il rencontre Richard-Emmanuel Eastes, président du groupe TRACES et des Atomes Crochus,  et écrit un livre avec lui : « Comment je suis devenu chimiste », recueil d’entretien destiné à l’orientation des jeunes intéressés par les métiers de la chimie. « Richard-Emmanuel est quelqu’un que j’admire beaucoup, il a cette capacité d’entraîner avec lui des gens dans des projets, et de les tirer vers le haut ».

C’est une qualité qu’a aussi Mathieu Moslonka-Lefebvre, président du Prisme à Idées qu’Edouard rencontre à la même période. Il devient rédacteur en chef du journal et apporte au Prisme son expertise de journaliste, mais pas seulement. Tandis que les premiers numéros étaient bien séparés en plusieurs « dossiers », Edouard propose de faire paraître les suivants autour d’un seul et même thème interdisciplinaire.

Pour lui Le Prisme est un journal à part : « Il bouscule les lignes en combinant un fonctionnement de peer-reviewing et une exigence de vulgarisation. Ajoutez à cela sa structure interdisciplinaire et cela en fait un produit unique dans le paysage de la publication scientifique, du moins à ma connaissance. Il permet en outre à des jeunes de connaître leur première expérience de publication dans des conditions proches des conditions académiques. » Selon lui, la vulgarisation est une très bonne expérience pour le scientifique, car elle lui permet d’avoir un retour réflexif sur ce qu’il fait. Le chercheur Pablo Jensen a d’ailleurs montré que les scientifiques qui vulgarisent le plus sont aussi ceux qui publient dans les meilleures revues.

L’interdisciplinarité est un savoir-faire qu’Edouard pratique dans son métier. Pendant sa thèse, un concours CNRS « Ingénieur de recherche responsable en médiation scientifique » s’ouvre, et c’est avec succès qu’il décroche le poste et entre à l’ISCC. « Quand j’ai vu l’intitulé du poste, je me suis dit : celui-là a vraiment été créé pour moi ! » plaisante-t-il en reprenant un expresso. Pour Edouard, l’interdisciplinarité n’est pas encore très développée au CNRS, et sa mission consiste à la promouvoir. « Il existe des programmes de recherche autour de grandes thématiques, mais c’est toujours un risque pour le chercheur de s’engager dans cette voie. Il est difficile de publier sur un thème interdisciplinaire car peu de revues adaptées existent. En dépit d’une volonté affichée des décideurs d’encourager la recherche interdisciplinaire, sa mise en œuvre pratique reste difficile dans une science moderne très compartimentée… »

Mais quel est l’intérêt de faire de l’interdisciplinarité ? « Il y en a plusieurs mais le premier est sans doute qu’il suffit d’observer le monde pour constater qu’il n’est pas discipliné : il ne se donne pas naturellement selon le découpage voulu par la science disciplinaire des Hommes. Dès lors, pour résoudre le moindre problème posé par la Nature, il est nécessaire de faire appel à plusieurs domaines de la connaissance, donc de faire travailler les gens ensemble ».

Développer cet art est un des buts de l’ISCC, qui s’articule autour de plusieurs pôles dont les « interactions sciences, techniques et société » qu’étudient le plus Edouard. Ses missions sont variées puisqu’il travaille autant sur sa recherche que sur la politique de recherche de son laboratoire, l’évaluation et la gestion de projets scientifiques. « Les Sciences de la communication sont un champ émergent et ont encore des difficultés à être reconnues en tant que champ scientifique à part entière. » Mais l’institut compte parmi ses pairs, en plus de son fondateur Dominique Wolton, un autre grand homme : « Edgar Morin, penseur de la complexité, est l’un de mes modèles ; c’est pour moi la personne qui incarne le mieux l’interdisciplinarité, notamment car il est l’un des premiers à avoir argumenté sur la nécessité pour tout scientifique d’avoir une formation en histoire et philosophie des sciences. »

Bien que possédant une certaine cohérence interne, le parcours d’Edouard est indéniablement original, voir un peu tarabiscoté pour un observateur extérieur. Peut-être, mais si, comme il le croit, le développement l’interdisciplinarité devient un des facteurs incontournables de progrès de la science moderne, alors les profils similaires au sien seront sans doute amenés à se multiplier.

N.B : Le thème du numéro 4 du Prisme (De l’Incertitude aux Risques) est d’ailleurs très interdisciplinaire et ancré dans la société. Il a été inspiré par la crise financière et la chute de Lehman’s Brothers en 2008 mais continue à être d’actualité notamment après Fukushima.

 

Nos innovateurs ont chacun un endroit qu’ils affectionnent particulièrement, en lien avec leur histoire personnelle et professionnelle. Edouard nous présente ici son lieu favori et nous explique les raisons de son choix:

Classé dans Portraits

Bookmark and Share

1 commentaire

  1. Les innovateurs du Prisme : ce qu’ils nous apprennent sur l’orientation et l’interdisciplinarité | Prisme à Idées le 17 février 2014 à 0 h 43 min

    […] ma première interview. Assis à une table d’un café dans le 13ème arrondissement de Paris, Edouard Kleinpeter revient sur son parcours, original et « buissonnant ». Edouard débute par une école […]

Ajoutez un commentaire

Laisser un commentaire en tant qu'invité :

 
© 2009-2017 Prisme à idées. Réalisation : Umaps Communication - Blog propulsé par Wordpress