Ambroise Pascal: « L’ingénieur doit accompagner les innovations dans la société » | Prisme à Idées

L'interdisciplinarité dans la recherche et l'innovation : médias, réseaux, événements".

Ambroise Pascal: « L’ingénieur doit accompagner les innovations dans la société »

1 commentaire

De nos jours dans la recherche ou l’ingénierie, le scientifique se doit souvent d’être hyperspécialisé pour être performant. Il existe cependant des catégories d’ingénieurs à part qui se veulent résolument pluridisciplinaires, dont Ambroise Pascal fait partie. Travaillant à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), il appartient au Corps des Ingénieurs des Ponts, des Eaux et des Forêts. Je retrouve Ambroise par une belle après-midi de printemps. Nous nous asseyons à une table non loin du Palais Royal, et commençons à discuter de sa carrière, mais aussi de son regard sur les ingénieurs et la transversalité.

« Mon parcours, en dehors d’un stage à Stanford, où j’ai étudié les impacts du changement climatique sur la vigne, est assez franco-centré » avoue Ambroise. Après une classe préparatoire au lycée Louis-le-Grand, il intègre la prestigieuse École Polytechnique. Il se spécialise ensuite à l’École Nationale du génie rural, des eaux et des forêts (ENGREF). Il entre ainsi dans le Corps d’Ingénieurs des Ponts, des Eaux et des Forêts, né de la fusion du Corps des Ponts et Chaussées et du Corps du GREF. Ce grand « Corps technique de l’État a pour vocation de former des hauts fonctionnaires, recrutés par l’État pour exercer des responsabilités d’encadrement dans la fonction publique, principalement dans les domaines de l’environnement, de l’énergie, de l’aménagement du territoire et de l’agriculture.

« Dès mon entrée à Polytechnique j’ai voulu être au service de l’intérêt général. À force d’apprendre j’ai eu envie de me placer à l’interface de la société et des domaines scientifiques. Pour un ingénieur, je trouve que c’est très intéressant de travailler dans la fonction publique. Cela permet de confronter des enjeux scientifiques et économiques à leur déclinaison dans la société. »

Se passionnant à la fois pour la gestion des risques, l’économie et le secteur énergétique, notamment nucléaire, Ambroise effectue un stage à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Il y travaille sur l’analyse économique des accidents nucléaires graves. L’incident de Fukushima se produit d’ailleurs durant cette période. Ambroise choisit ensuite d’intégrer l’Autorité de sûreté nucléaire : « J’ai compris que je pouvais être à la fois dans le monde de l’énergie et des politiques publiques » me confie-t-il. Il devient responsable du bureau de la radioprotection, de l’environnement et de l’inspection du travail, au sein de la direction en charge des centrales nucléaires à l’ASN. « Mon bureau a pour mission le contrôle d’EDF dans les domaines de la protection de l’environnement (notamment en réglementant les rejets des centrales nucléaires), de la protection des travailleurs contre les rayonnements ionisants et de l’inspection du travail. »

Pourquoi avoir choisi cette voie ? « Mon orientation s’est jouée sur des convictions et des centres d’intérêt personnels, mais j’ai aussi été influencé par mes stages, mes professeurs… » Ceux qui l’ont le plus marqué ? « Récemment, Jean Dalibard, Alain Finkielkraut, Jean-Pierre Dupuy. » Ce dernier, polytechnicien et ingénieur du Corps des Mines « incarne bien l’ingénieur interdisciplinaire des grands Corps de l’État, tout en ayant un parcours atypique, puisqu’il est aujourd’hui un philosophe de renom ».

Depuis quand ces ingénieurs transversaux existent-ils ? Ambroise recommande un expresso avant de m’apporter sa réponse : « Le premier exemple qui me vient est Leonard de Vinci, qui a été un ingénieur et un artiste très interdisciplinaire, un génie dans plein de domaines. Mais ce n’est peut-être pas le genre de réponse que vous attendez ! La tradition des ingénieurs pluridisciplinaires du Corps des Ponts ou de Polytechnique remonte, elle, au XVIIIe siècle, époque de la révolution industrielle. Dès le début du XIXe, il y a une volonté de l’État d’apporter une contribution à cette dynamique industrielle, voire un contrôle sur celle-ci. En parallèle, de grands savants, des militaires, des hommes politiques contribuent à forger cette identité particulière des corps techniques de fonctionnaires. Des ingénieurs célèbres comme Laplace ou encore Poincaré se mettent au service de la France. »

L’Histoire contemporaine est différente : « Au XXe siècle, on assiste à un foisonnement des ingénieurs bâtisseurs, surtout dans les années 60-70. Ces derniers ont contribué à la naissance de grandes filières comme l’aéronautique, le nucléaire, le ferroviaire, et à l’aménagement du territoire, contribuant autant à ses succès qu’à ses dérives ! Aujourd’hui, il y a toujours des ingénieurs pluridisciplinaires, mais on pose parfois la question de leur avenir. » me raconte Ambroise.

Qu’apporte cette transversalité des ingénieurs à la société ? « La démarche de l’ingénieur public n’est pas forcément d’apporter une solution unique à un problème. Le Monde est complexe et il faut savoir prendre du recul, et aviser les politiques de cette complexité. Nous sommes entourés de technologies sans pour autant en comprendre l’usage. » Etienne Klein disait à ce propos : « nous prétendons vivre dans une ‘‘société de la connaissance’’, mais il serait certainement plus juste de dire que nous vivons dans une société de l’usage de la technologie.»

Ambroise devient plus sérieux. Il m’explique que cette prise de recul est d’autant plus importante dans une société de risques : « A partir du XVIIe siècle et Descartes s’est dégagée une volonté de domestiquer la Nature et d’anthropiser le Monde. Nous devons maintenant maîtriser non plus la Nature mais plutôt les risques que nous avons engendrés en créant de nouvelles technologies. » Malraux parle ainsi du présent comme : « l’heure où meurt l’illusion d’une science qui eût conquis le monde sans rançon ».  Toujours à la terrasse du café, Ambroise m’avoue que « cette rançon doit être la plus faible possible ».

Ulrich Beck dans son livre La société du risque, s’est d’ailleurs posé la question des conséquences de la vie dans un environnement de risques sur tous les aspects de la société. Avant lui, Günther Anders, Hans Jonas et Hannah Arendt avaient eux aussi à leur manière abordé cette question, cette philosophie du risque si nécessaire. « Les avancées scientifiques ne résultent pas forcément de choix démocratiques. Un ingénieur au service de l’État est légitime pour prendre le temps de faire cette analyse, prendre du recul. Il doit alerter les décideurs mais aussi accompagner les innovations dans la société. Il prévient ainsi certaines dérives, notamment sociales et environnementales. » Je me rends compte qu’il y a un véritable travail de transmission et d’insertion des innovations dans la société, qui peut se faire grâce à l’ingénieur.

Son discours terminé, je repars vers les Jardins du Palais Royal. Ambroise, avec son parcours particulièrement transversal,  m’apporte aujourd’hui une vision nouvelle des ingénieurs. Ces derniers « ne doivent pas être réduits à ceux qui transforment la science en produits ». Ils ont également un rôle de communication, de pédagogie, de prévention, de retenue, vis-à-vis de la modernité, afin que ces produits dépassent le statut de simple objets de consommation.

 

Nos innovateurs ont chacun un endroit qu’ils affectionnent particulièrement, en lien avec leur histoire personnelle et professionnelle. Ambroise nous présente ici son lieu favori et nous explique les raisons de son choix:


N.B: L’interviewé ne désirant pas avoir sa vidéo publiée en ligne, cette dernière est uniquement accessible sur mot de passe.

Classé dans Portraits

Bookmark and Share

1 commentaire

  1. Les innovateurs du Prisme : ce qu’ils nous apprennent sur l’orientation et l’interdisciplinarité | Prisme à Idées le 17 février 2014 à 0 h 44 min

    […] la science l’aide à créer. » J’ai également rencontré d’autres profils incroyables : Ambroise Pascal à l’interface science/politique, Vincent Bansaye à l’interface science/science… Je […]

Ajoutez un commentaire

Laisser un commentaire en tant qu'invité :

 
© 2009-2017 Prisme à idées. Réalisation : Umaps Communication - Blog propulsé par Wordpress